Seule, face au très agressif gorille des plaines

Rencontre avec une jeune primatologue du Muséum d’histoire naturelle, qui, par passion, ose cohabiter avec des grands singes de 200 kilos.

Le secret, avec les gorilles des plaines ? C’est tout simple, il suffit, comme dans Jurassic Park, quand surgit le tyrannosaure Rex, « de rester impassible, surtout ne pas bouger », explique Shelly Masi, jeune chercheuse d’origine italienne, avec un délicieux accent rocailleux. On imagine bien que c’est plus facile à dire qu’à faire lorsqu’un grand singe tout en muscle, dans les 200 kilos, se met à foncer sur vous toutes dents dehors !

Et quelles dents… « C’est vrai, c’est impressionnant », admet cette éco-anthropologue du Muséum d’histoire naturelle. Elle a notamment participé à l’élaboration de la remarquable exposition sur les grands singes qui s’y tient jusqu’en mars 2016.

Dotée donc d’une sacrée dose de curiosité scientifique et de courage, puisque pour conduire ses travaux, elle essuie ainsi des mois durant les attaques répétées des grands mâles, les dos argentés, bien peu enclins à accepter un tant soit peu de compagnie.

« Ils sont très agressifs, car ils défendent leur harem de femelles contre les autres mâles qui cherchent à les leur voler ou à tuer les petits. Aussi tout arrivant est pour eux un intrus à chasser… Un concurrent potentiel. Et il est très difficile de se faire un tant soit peu accepter. Sans crier gare, à la moindre chose qui les surprend, ils chargent, envoient des projectiles… »

Dans l'exposition, des chimpanzés mis en scène en train de se défendre d'une attaque. (Bernard Faye / MNHN)
Dans l’exposition, des chimpanzés mis en scène en train de se défendre d’une attaque. (Bernard Faye / MNHN)

Immersion dans des groupes de gorilles

Comme les grands primatologues qui l’ont précédée, Shelly Masi s’est lancée dans de longues missions d’observation, allant jusqu’à plus d’une année, immergée au sein de petits groupes de gorilles, en principe plus accoutumés que d’autres à la présence d’êtres humains.

« Pour pouvoir étudier ces animaux dans leur vie quotidienne, il faut les habituer à nous tolérer, à ce que notre présence parmi eux ne soit pas une intrusion. Il faut se faire oublier, comme un arbre ou une gazelle qui passe… »

Seulement comme les gorilles des montagnes du Rwanda, d’Ouganda, étudiés par l’Américaine Dian Fossey ou la Britannique Jane Goodall au cours de ses dernières décennies sont aujourd’hui en voie d’extinction, réduits à de tous petits groupes (« On n’en recense pas plus de 800 aujourd’hui. ») Shelly Masi a décidé de se consacrer, elle à l’étude des gorilles des plaines.

Une espèce elle aussi menacée, dont on estime encore la population aujourd’hui à plus de 150.000 individus mais dont les mœurs n’ont encore donné lieu qu’à un petit nombre de publications. Sans doute justement parce que, contrairement à leurs congénères des montagnes d’un naturel plutôt pacifique, les gorilles des plaines peuvent se révéler très agressifs. Une agressivité qui n’est pas seulement de façade, pour intimider les intrus : « A plusieurs reprises, cela m’a amenée à risquer ma vie  » admet Shelly Masi qui a notamment été mordue plusieurs fois.

La passion des singes

Elle les a d’abord suivis au Congo et au Cameroun, mais les conflits armés rendent de plus en plus difficile l’accès aux zones où survivent ces singes, elle travaille désormais dans le parc naturel Dzanga-Noki, en République centre africaine, auprès d’un groupe dont le mâle dominant a été baptisé Makumba par les chercheurs. Assistée par des pisteurs pygmées Aka, « Eux seuls savent lire leurs traces dans la jungle, et retrouver chaque jour le même groupe familial ».

Enfant, pourtant, les singes lui déplaisaient, l’inquiétaient même.

« Bien sûr, comme la plupart des petites filles, des petits garçons, d’une façon générale, j’adorais les animaux, mais je trouvais les singes un peu inquiétants, trop proches de l’homme, avec quelque chose d’assez agressif… « 

Mais un jour, un documentaire à la télévision a tout changé pour elle :

« J’avais huit ans, mais je m’en souviens comme si c’était hier… C’était un film sur les gorilles de montagne, sans doute consacré aux travaux de la grande Jane Goodal. A un moment, on voyait un gorille observer avec fascination un caméléon sur une feuille et, du bout de son doigt, le caresser, cet animal en observant un autre, ça a déclenché ma passion. »

Des singes plus ou moins populaires

Ses derniers travaux portent notamment sur les étonnantes capacités de ces singes à se soigner par les plantes. « Lorsqu’ils se sentent malades, ils peuvent consommer, en petite quantité, des plantes qui, normalement sont toxiques pour eux, mais à même de les aider à guérir. »

Les plantes guérisseuses de singes. (Bernard Faye / MNHN)
Les plantes guérisseuses de singes. (Bernard Faye / MNHN)

Et mieux encore la façon dont les gorilles se transmettent ces connaissances, alors même que vivant en petits groupes et non en colonies nombreuses comme les chimpanzés, les relations sociales y sont assez restreintes. « Les animaux balancent toujours entre la peur des aliments nouveaux, inconnus, qui pourraient-être toxiques, c’est ce que l’on appelle la néophobie, que nous aussi humains connaissons, et la nécessité de s’adapter aux aliments qu’ils rencontrent, explique la scientifique. Aussi, pour éviter les erreurs, ils observent leur entourage. » Elle poursuit :

« Chez les gorilles des plaines, les jeunes s’observent entre eux, faute de contact avec d’autres adultes – les femelles ne s’occupent que de leurs propres petits. Et j’ai été étonnée de découvrir que, comme chez les humains, certains jeunes singes plus ‘populaires’, sont davantage imités. »

Et même si cela peut paraître incroyable, Shelly Masi attend avec impatience de retourner à sa prochaine mission, Makumba, ce grand mâle si peu commode. Et de raconter :

« Je me souviens d’une journée où la pluie n’arrêtait pas de tomber, une vraie tempête. J’étais dans une clairière, à côté de Makumba, la pluie battait sur nous, et lui me regardait, l’air de me dire : ‘Tu es folle, qu’est-ce que tu fais là ?’ J’étais frigorifiée mais totalement fascinée et si fière qu’il m’observe, alors que les gorilles des plaines font toujours mine d’ignorer les humains. »

Et si l’on évoque les risques qu’elle encourt, Shelly Masi rétorque aussitôt : « Je ne suis pas courageuse, mais… passionnée ! »

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Véronique Radier / Source